« Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine ;
Puisque j’ai dans tes mains posé mon front pâli ;
Puisque j’ai respiré parfois la douce haleine
De ton âme, parfum dans l’ombre enseveli ;… »

Victor HUGO – Les chants du crépuscule - 1835
(mis en musique par Gabriel FAURE - à écouter en bas de page) 

 

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 Epipactis atrorubens (Orchis pourpre noirâtre) au centre,
encadré de deux Gymnadenia conopsea (Orchis moucheron)  

 

On se souvient de Platanthera chloranta dont l’éperon nectarifère fin et long, autrement nommé « nectaire », n’est adapté qu’à la trompe de certains lépidoptères nocturnes ou crépusculaires, qui ne prend pas la peine de se colorer pour attirer, et ne diffuse son parfum que la nuit (lien ci-dessous).

Au mois d’août 2018, en fin de saison des Orchidées spontanées de montagne, il nous a été donné de rencontrer Epipactis atrorubens, ou Epipactis pourpre noirâtre dans le vallon avalancheux du Forant, autour de 1800 m d’altitude.

 

"Oblongue capsule"

"... Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule ! Curieux : De quoi sert cette oblongue capsule ? D'écritoire, Monsieur, ou de boîte à ciseaux ? Gracieux : Aimez-vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?...

http://priseauvent.canalblog.com

 

Ces deux genres d’Orchidées, Platanthera et Epipactis, ont en commun de parvenir à leurs fins de reproduction en attirant à elles des insectes gourmands. Les botanistes parlent de « leurre nutritif », mais distinguent dans l’un et l’autre de ces genres, des anatomies et des stratagèmes tout à fait différents.

 

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Au départ, pour attirer l’insecte, il y a une odeur :

     - celle de Platanthera est émise la nuit, et appelle un papillon particulier à la dégustation nocturne de nectar.

     Epipactis insère dans son nectar un composé odorant volatile, imitant les signaux chimiques émis par certaines plantes lorsqu’elles sont attaquées par des chenilles. 

Epipactis ajoute ainsi une supercherie supplémentaire. En plus d’attirer des insectes gourmands de nectar, elle invite Vespa la guêpe carnivore, à venir se repaître de chenilles pour mieux nourrir ensuite ses larves. Mais de chenilles, Vespa leurrée ne se régalera pas, et devra bien se contenter de nectar !

 

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Ensuite, l’insecte doit trouver le nectar :

     - Platanthera sélectionne les papillons à longue trompe capables de vol stationnaire en n’offrant pas de piste d’atterrissage, mais, dans le prolongement de son labelle pendant, un long éperon nectarifère effilé.

     - Epipactis, d’accès plus facile et généreux, présente un labelle en deux parties. La première, ou « épichile », serait l’élégante margelle ouvragée en forme de cœur bourrelé et crépu de la seconde, ou « hypochile », bassin-réservoir à nectar. 

 

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Au passage, la fleur d’Orchidée charge l’insecte de pollen :

     - Platanthera colle ses masses polliniques sur la base élargie de la trompe de Moro sphinx et de Proserpinus proserpina.

     Epipactis affuble Guêpes, Bourdons et Abeilles d’une coiffe de pollinies. Par contre, de nombreux autres visiteurs gourmets ne seront pas pollinisateurs. Les moucherons sont trop petits, et les papillons ont une trop longue trompe pour entrer en contact avec le « gynostème ». 

 

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Et pour assurer la pollinisation : 

     - Platanthera n’a pas d’autre recours que de parier sur une longueur d’éperon suffisante de la fleur butinée suivante, pour que le papillon s’y débarrasse du pollen.

     - Epipactis, qui décidément s’avère experte en chimie, ajoute à son nectar une substance narcotique. Vespa la guêpe pompette, n’aura ni l’idée, ni les ressources, pour se débarrasser des masses polliniques dont sa tête est affublée. D’un vol mal assuré, elle « titubera » jusqu’à une prochaine fleur dont elle assurera la pollinisation. 

 

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A l’heure où l’homme cherche l'intelligence artificielle, les Orchidées spontanées en particulier, et le végétal en général, brilleraient par une "intelligence naturelle".
Celle-ci leur permet de fuir ou de s'adapter aux conditions, aux errements et aux erreurs humaines...

... tant que possible ! 

 

 

© F6
novembre 2018

 

Quelques informations et précisions :  

 

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¤ Le schéma ci-dessus présente l'anatomie d'une très proche cousine d'Epipactis atrorubens, Epipactis helleborine.

¤ Le genre Epipactis a la réputation d’être d’une approche encore délicate car son arrivée en Europe médiane ne date que d’il y a 1500 ans environ. Les espèces évoluent toujours et montrent une grande plasticité, toutefois, l’identification de nos individus rencontrés est certaine, si je m’en tiens à quatre clés essentielles :

     - extrémité inférieure du labelle (épichile) très crépu,

     - caractère pubescent de la tige / des ovaires / des faces externes des sépales. 

¤ Les clichés de cette série ont été pris "à la hâte" avec un appareil photo de secours simplissime et sont par conséquent de moindre qualité qu'habituellement.

¤ Epipactis atrorubens sera la dernière Orchidée sauvage rencontrée en 2018. Souhaitons que 2019 apporte autant de nouvelles rencontres...

¤ Victor HUGO mis en musique par Gabriel FAURE, interprétés ci-dessous par deux musiciens remarquables :