Etait-ce le jeudi, jour sans école, le soir après la classe, ou bien le dimanche ?  

F + M

Régulièrement Mamie emmenait l'enfant en courses à la coop des pététés dans l'arrière-cour de la Poste, parfois dans les grands magasins, Les Modernes ou Le Pauvre Diable. En chemin traversant la ville, à l'aller ou au retour, à chaque fois on s'arrêtait un moment au jardin public. Pas le petit square grillagé près de l'église dans le quartier où habitait l'enfant ; non, le Jardin Public de la grande place du centre-ville, avec son entrée somptueuse de pierre, d'escaliers et de paliers, fermée la nuit par une lourde grille en fer forgé.

Passée la grille du Jardin, deux larges allées entouraient comme une écharpe deux bassins communicants. Le plus petit se fermait par une fausse grotte mystérieuse de calcaire percé et moussu. Au delà de la grotte, au calme sur l'esplanade surélevée et par-dessus le balcon de pierre, comme un naufragé bienheureux sur le point culminant de son île paradisiaque, l'enfant dominait la place et son fourbi de voitures, de tramways, de vélos, de Solex, le petit arc de triomphe que la province s'offrait, l'avenue des grands magasins illuminée l'hiver. Au centre de l'esplanade, le kiosque à musique et à patin à roulettes. Autour, toute une ceinture de buissons obscurs, de sentes, de cabanes et de cachettes naturelles, les portillons des sorties secrètes secondaires.
Bien sûr, la pelouse était interdite. Des gardiens en uniforme patrouillaient, surgissant parfois subitement d'on ne sait où ; Mamie n'était pas inquiète. 

Quand les Pigeons n'étaient pas là, ils arrivaient, escortés de volées de Moineaux plus vifs, eux aussi à l'affût des miettes, du pain sec, déçus par les mégots. Plus rare, le couple de Cygnes amerrissait à grand fracas d'ailes sur le bassin, avec tantôt l'allure dédaigneuse d'aristocrates propriétaires des lieux t'observant du coin de l'oeil, tantôt la gouaille assourdissante de détrousseurs de grands chemins, pinçant du bec des mains vides trop lentes à se retirer.

Parmi tous les attraits du Jardin Public, le plus fidèle, le plus gros, presque aussi blanc que les Cygnes, le plus partagé par tous les dijonnais depuis les bébés qu'on pousse dans un landau jusqu'aux pépés qui marchent avec une canne, c'était bien l'Ours, l'imposant Ours de pierre semblant sortir nonchalamment du bassin.

 

Pompon - 1

 Copie résine à l'échelle de l'Ours présenté à PARIS au salon de 1922 - François POMPON
SAULIEU (21)

 

Toujours en entrant au Jardin, l'enfant lâchait la main de Mamie, courait vers l'Ours, puis sur l'esplanade au-dessus de la grotte pour constater si sur le dos de l'animal, une fortune de centimes d'aluminium et de piécettes jaunes ne s'était pas amassée !
On lui expliqua : les gens croyaient que l'exploit de parvenir à lancer une pièce ne retombant pas du dos de l'Ours leur porterait bonheur...
On dit aussi à l'enfant que l'Ours était à Monsieur POMPON, et puis, "un sou est un sou"...
Lui, rêva de chasse au trésor et d'explorations, mais aussi de cette étrange invention des grandes personnes que le porte-bonheur, un peu de pompon, mais surtout de chasse au trésor et d'explorations...

 

François POMPON est né en 1855 sur un caillou de granit émergeant du beau milieu de la Bourgogne, à SAULIEU en plein massif du MORVAN. 
Il apprend le métier de son père, artisan menuisier de la bourgade, puis à 15 ans en 1870, monte à DIJON capitale provinciale. D'abord "façonneur" de bois, POMPON élargit ses connaissances des matériaux en apprenant la taille de la pierre, profitant également des cours de l'Ecole des Beaux Arts et de la riche statuaire médiévale dijonnaise de pierre et de bois.     

 

Pompon - 10

 Le curé de Saulieu - terre cuite - 1875 - François POMPON

 

De son MORVAN terre d'élevage, de SAULIEU sa ville natale, de DIJON sa ville de formation, il modèle en terre et s'essaie à sculpter, les siens, des proches, des notables, dans des postures du quotidien parfois suggérant une bien gentille caricature. Mais déjà le jeune homme se distingue dans la sculpture animalière avec un petit insecte, la Lucane, récompensée par le Prix municipal de sculpture de DIJON en 1874.  

A 20 ans en 1875, porté par ses aptitudes et ses envies, François poursuit ce qu'on a coutume d'appeler une ascension : il monte à PARIS.  

 

Pompon - 3

"Cosette" (détail) - bronze - 1887 - François POMPON 

 

Gagnant son pain le jour en réalisant des portraits et en taillant des pierres tombales pour un marbrier funéraire, le soir venu le jeune POMPON apprend l'anatomie et la sculpture ornementale à la "Petite école" (École Nationale des Arts Décoratifs). Son travail est reconnu et même récompensé. Cosette obtint un prix, mais le troisième : on l'estima "manquant d'originalité". Les productions de François ne lui permettant pas de vivre, il reste ouvrier, puis praticien, ornemaniste pour des ateliers de renom. Il imite les modèles des sculpteurs connus sur la place, complète leurs oeuvres avec ses animaux. POMPON acquiert toutefois suffisamment de reconnaissance pour devenir chef d'atelier d'Auguste RODIN en 1890. 

 

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Pélican, Panthère... et Marabout - François POMPON - Musée de SAULIEU (21)

 

Tout en étudiant puis travaillant à PARIS, François promène son petit établi portatif. Il réalise "sur le vif" à la Ménagerie du Jardin des Plantes, des modelages grossiers qu'il retouche plus tard dans son atelier.

"Je fais l'animal avec presque tous ses falbalas, et puis, petit à petit,
j'élimine de façon à ne plus conserver que ce qui est indispensable." 

Marqué également par les oeuvres des salles orientales du Musée du Louvre, l'indispensable pour François POMPON, c'est la forme et ses volumes, le rendu du mouvement par les lignes de rupture, les ombres changeantes qu'elles et la lumière génèrent, comme un essentiel suffisant laissant au contemplateur la liberté d'imaginer le reste, les cris, le grain de peau, de plumage ou de fourrure, l'intention ou l'objet du mouvement, une histoire...

 

Pompon - 8

 Lion et Hippopotame - François POMPON - Musée de SAULIEU (21)

 

La recherche de cet indispensable situe résolument François POMPON à la charnière, entrebaîllant la porte entre l'académisme des "beaux-arts" et un modernisme plein d'avenir.
Alors que la sculpture dominante reste la statuaire des "grands hommes", toujours apparentée par la forme à sa filiation antique et aux représentations mythologiques, on dira de POMPON avec une touche de mépris et de prudente condescendance polie, qu'il était un :

"naïf,
génial sculpteur
de petits oiseaux"

Un compliment méchant qui n'empêchera pas François de se consacrer presque exclusivement à la sculpture animalière à partir de 1905... à moins qu'il ne l'y ait encouragé ? 

 

Pompon - 4

Grand Taureau - François POMPON dernière sculpture monumentale en 1930
  Place publique SAULIEU (21)

 

François POMPON restera humble et modeste, passionné par les animaux prestigieux, qu'ils soient puissants sortis de son terroir morvandiau, Chien, Sanglier, Cerf, Cheval..., ou bien plus exotiques, Pélican, Lion, Panthère, Orang-outan..., mais aussi par des animaux plutôt délaissés par l'Art, Poule, Pigeon, Taupe, Truie...

 

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Buste de bronze - 1893 - par Henri MARTINET son ami ("hommage à la manière de ?") 
Cliché de François POMPON et son pigeon Nicolas (le modèle ?) 

 

De son vivant, certainement trop tardivement reconnu à sa juste valeur dans le milieu de l'Art, François POMPON l'est encore moins sur ses terres morvandelles. A SAULIEU après la première guerre mondiale, ce n'est pas lui qui sera choisi pour la réalisation du monument. Déjà affecté et se sentant humilié, il le sera à nouveau à la suite des réactions suscitées par le bronze d'un Condor qu'il érigea sur la tombe de son épouse en 1924. La notoriété arrivera cependant peu après, et la reconnaissance viendra également de l'étranger. L'Ours blanc trône aux ETATS-UNIS au Metropolitan Museum de NEW-YORK depuis 1930, ainsi qu'à ANVERS en BELGIQUE. Le BRESIL expose POMPON, de même que le JAPON durant un an en 1924...

François POMPON décèdera en 1933.

Ce n'est qu'après sa mort que DIJON s'offre en 1937 une copie de l'Ours blanc, installée en bonne place dans le Jardin Public du centre-ville. SAULIEU ville natale, s'orne du Grand Taureau en 1949, et son musée oeuvre à la hauteur de ses moyens à la reconnaissance de l'enfant du pays, notamment en organisant des "rencontres animalières" dont 2018 était la deuxième édition rémarquée.    

 

Pompon - 5

 

Cette année-là en 1922, le petit homme suivit les conseils de ses amis, il changea d'échelle.
De la trentaine de centimètres des premières ébauches datant de 1910, l'animal sculpté devint si grand que son museau d'un côté, et sa patte arrière de l'autre, approchaient à 5 centimètres des murs du petit atelier parisien. L'animal imposant fit l'unanimité au Salon d'automne.
Cette année-là en 1922, le petit homme de SAULIEU devint le grand sculpteur du grand Ours blanc, et... resta celui des petits animaux ordinaires si parfaits  ! 

 

Ce jour-là, comme l'enfant sans qu'on le lui demande s'était levé pour laisser sa place dans le bus à une vieille dame, en sortant des courses à la coop des pététés, Mamie lui donna une petite pièce jaune comme de l'or, une pièce de 10 centimes. La fortune était suffisante pour 5 chewing-gum et une boule coco, pour 1 roudoudou et 1 bâton de réglisse qui faisait les dents jaunes..., à moins que... !?

Je crois bien que c'était un jeudi.

 

O

 

à suivre

 

© F6
octobre 2018