Alors que de ce côté-ci de la petite route, se déroule la fête d'anniversaire et la pendaison de crémaillère dans l'effervescence joyeuse des conversations de retrouvailles, de l'autre côté, dans le pré, ce sont des centaines d'invités  qui célèbrent le printemps. La fête bat son plein, nuit et jour, ininterrompue durant quelques semaines... 

 

Salerm - Pré orchidées - 04-2018 - 1

 

Tout aurait pu se passer comme si, dès la sortie de l'hiver, une petite armée d'insectes avait diffusé l'information dans les prairies voisines : 
     - les fourmis ont rédigé et imprimé le "flyer" sur les pétales des premières fleurs d'arbres fruitiers, 
     - les araignées l'ont fait sécher accroché aux fils de leurs toiles, avant de le conditionner en liasses de 100,
     - les coléoptères ont livré les cartons de liasses dans les ruches et les nids,
     - abeilles, guêpes et mouches ont assuré en vol la dispersion des tracts sur les prés des environs.

Samedi 21 avril débute "2018 Orchid spring break",
rendez-vous dans le pré de Patrick.
Parfums et nectars enivrants,
déguisements et tenues excentriques...

Les premiers participants pressés de trouver leur emplacement sont arrivés en avance début mars, puis petit à petit la prairie s'est remplie, le pré s'est coloré. 

 

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Les Ophrys sphegodes (Ophrys guêpes) occupent le haut de la pâture, juste ce qu'il faut écartés du bord de la route pour ne pas trop attirer l'attention ni être dérangés.

 

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Vigoureuses et bien nourries, les fleurs les plus anciennes supportent de grandes tiges familiales mesurant jusqu'à 40 cm, au sommet desquelles éclosent les derniers bourgeons floraux.

 

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Un peu plus bas, en lisière du pré voisin brouté comme un aérodrome rural par d'impassibles Blondes d'Aquitaine, atterrissent les Ophrys scolopax (Ophrys bécasse). Moins nombreux sur leur tige familiale et plus isolés les uns des autres, leurs arrivées spectaculaires sont très applaudies...  

 

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... surtout qu'ainsi maquillés et colorés, certains rigolards se livrent à de périlleuses acrobaties aériennes !

 

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Aux Orchis purpura (Orchis pourpre), on a attribué le rôle de vigies, chargées à la fois de surveiller les plus jeunes Ophrys sphegodes intrépides et de baliser le terrain d'atterrissage pour les cousines scolopax. Réputés pour leurs qualités de : 
     - haute stature,
     - couleur voyante,
     - organisation de hampe florale en queue touffue multidirectionnelle, comportant une trentaine de petites silhouettes vigilantes,
ils sont parfaitement équipés pour la mission confiée ! 

 

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Les Orchis antropophora (Orchis homme pendu), moins nombreux et plus camouflés, assurent un service d'ordre discret et efficace qui se contente de ramener les égarés dans le bon pré.   

 

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Orchis ustulata (Orchis brûlé) ne fait rien elle..., sinon pérorer au milieu du pré, faire la coquette ou l'effarouchée et se retenir de ne pas jalouser ouvertement sa grande cousine purpura à qui elle aimerait tant ressembler ! 

 

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- Mais si Ustulata ! Tu es très jolie, plus fine même, et moins voyante aussi...

 

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La grande famille Sérapias est scindée en deux. 
Nombreux, les Serapias vomeracea (Sérapias à labelle en soc de charrue) seraient uniformément répartis dans la prairie. Pourtant bien différents, mais sans doute très sociables et, il faut bien le reconnaître, un peu curieux, ils échangent avec les uns et les autres, s'intéressent à la généalogie, comparent leurs anatomies..., peinent à tenir leurs langues si bien pendues !  

 

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Chez eux également, certains sont encore en boutons alors que le labelle des plus anciennes fleurs semblerait se dessécher, passant du pourpre violacé au brun ocré. 

 

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Anacamptis morio (Orchis bouffon) accourt prendre une leçon auprès de l'autre branche de la famille sérapias.

 

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Orchis bouffon tient à parfaire sa technique de la grimace et de la pitrerie. Il vient jusqu'au fond du pré, au plus bas de la pente là où la terre est humide et profonde, pour apprendre à... tirer la langue ! 

 

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A cet endroit précis, règnent en maîtres des lieux les Serapias lingua (Sérapias langues). Ils sont ici la colonie la plus nombreuse et la plus dense, peut-être bien l'espèce d'Orchidée sauvage se multipliant le plus facilement par voie végétative. 

 

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Maîtres ès grimaces donneurs de leçons aux Orchis bouffons...,
polyglottes cela va de soi...,
et maîtres des lieux car les plus nombreux, 
les Serapias vomeracea et les Serapias lingua sont chargés de mission grâce à une anatomie bien particulière : 
     - c'est à eux qu'il revient d'accueillir les fourmis, les araignées, les coléoptères, les abeilles, les guêpes, et les mouches chevilles ouvrières du "2018 Orchid spring break", pour une sieste réparatrice au coeur de l'hypochile de leur labelle formant un étui aussi douillet qu'un sac de couchage.

 

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Porte-parole de tous leurs cousins,
aux oreilles des insectes enivrés, fatigués, shootés, endormis,
les sérapias susurrent qu'ils recommenceraient bien...,

l'an prochain !  

 

4 Orchidées Salerm - 04-2018 - 2

 

La grande famille des Orchidées sauvages compterait actuellement 160 espèces différentes en France, Suisse, Luxembourg, Belgique et Pays-Bas. Discrètes, fragiles, parfois très rares, ces belles charmantes présentent des modalités de reproduction, de multiplication, d'hybridation et d'adaptabilité passionnantes. Les progrès de la science permettent chaque jour d'aller plus loin dans l'observation des différences et des parentés, mais les coquines ont plus d'un tour dans leur sac. Capables de varier  d'aspect, de taille, de couleur selon le terrain, l'exposition ou les conditions climatiques, elles sont aussi friandes d'hybridations entre proches cousines. Aussi, une ou deux de mes identifications d'ici et d'aujourd'hui pourraient bien un jour être précisées, corrigées par un botaniste expert de passage...

 

4 Orchidées Salerm - 04-2018 - 1

 

Le pré de Patrick est situé dans les "coteaux argilo-calcaires accidentés avec bancs de calcaire" dans une région agricole nommée depuis peu "Piémont pyrénéen". Accueillir dans une même parcelle et à la même époque les 8 espèces d'Orchidées présentées dans cet article, en nombre de sujets aussi conséquent, est remarquable. Une telle profusion de diversité botanique rare est probablement due aux caractéristiques climatiques et géologiques de l'endroit. Il est aussi certain que ces bonnes conditions sont préservées par l'agriculture raisonnée puis biologique que défend Patrick. La prairie naturelle a été broutée au tout début du printemps, certaines feuilles d'Orchidées en portent encore les marques, mais depuis, les bovins en sont écartés et la parcelle est conduite à foin. Ce pré ne connaît ni labour, ni amendement chimique.

 

Salerm - cadre - 04-2018

 

La fête de famille de l'autre côté de la route m'aura permis d'accroître de deux espèces (les Sérapias) le nombre d'une petite trentaine d'Orchidées sauvages que j'ai rencontrées en 3 ou 4 ans. Comme il est si agréable que les fêtes de famille se reproduisent, et que Patrick  affirme avoir encore d'autres trésors à me montrer, moi aussi je reviendrais bien l'an prochain !

A moins qu'il n'y ait là-haut dans ce Piémont pyrénéen... 

un "Summer of Orchid"..., 

et peut-être même un "Orchid autumn break"...?   

 

© F6
avril 2018

 

Pour découvrir quelques autres Orchidées sauvages présentées dans mon premier blog "En balade, né au vent" :

Orchidées - En balade, né au vent

Je suis encore à ma fenêtre, je regarde, et je m'interroge ? Maintenant je sais, je sais, je sais qu'on ne sait jamais..." Jean Lou DABADIE par la voix de Jean GABIN fixe à 60 ans l'âge d'une forme de sagesse un peu triste, comme une résignation acquise au cours des leçons et des revers de la vie.

http://f6mig.canalblog.com

 

Signé Couillons - En balade, né au vent

L'intérêt pour la famille des Orchidées ne date bien évidemment pas d'aujourd'hui, ni même d'hier, il est vieux comme la médecine. Curieux de connaître l'origine du nom "Couillon commun" donné autrefois à l'Orchis mâle également appelé Satyrion, quelques recherches conduisent à des ouvrages datant de 1549 et 1615 citant largement les auteurs de l'Antiquité, incontournables en matière de botanique.

http://f6mig.canalblog.com

 

Epipactis helleborine, l'Orchis

Regroupée en petits "îlots familiaux" de 3 ou 4 sujets issus d'un même rhizome, cette espèce d'Orchidée fleurissait au bord du sentier du BISSE DE SAVIESE - TORRENT-NEUF dans sa partie forestière mi-ombragée à 1100 mètres d'altitude. Rencontre pour moi d'autant plus intéressante qu'elle est celle d'une nouvelle belle amie invitée dans le modeste album, et d'un nouveau genre d'Orchidée sauvage.

http://f6mig.canalblog.com